De la santé mentale individualisée au phénomène de champ : une lecture gestaltiste de la dépression
Francesetti décrit très bien comment lors du séance le champ dépressif se fait sentir. Le niveau d’énergie peut être si bas qu’il ne permet pas l’émergence, le commencement de quoi que ce soit. Le ressenti est la rencontre avec un néant. Pour le praticien, il peut se produire une dilation du temps et de l’espace. Le moment présent n’arrive plus à émerger, le temps s’étire jusqu’à presque avoir l’impression de son arrêt. La distance entre le siège du praticien et celui de la personne accompagnée semble élargie, jusqu’à presque sembler un abime infranchissable, qui demanderait une telle énergie pour être franchi qu’il peut sembler parfois au praticien d’être écrasé et immobile.
Il nomme aussi que parfois des figures fixées, obsédantes peuvent venir remplir le vide. Ces figures fixées peuvent, selon Francesetti, être un ajustement créateur avec une fonction protectrice en donnant une forme à une souffrance qui sinon serait une dévastation, un abime sans fond. « Ces figures nous confirment la solitude du patient et son absence dramatique du contact. » (Francesetti, 2018).
Lorsque Morgane m’avait contactée pour un premier rendez-vous, elle m’avait indiqué qu’elle était dans un état dépressif. Je lui avais proposé un créneau, sans avoir de réponse de sa part. Ce jour-là, je suis quand même dans mon cabinet. Je ne pense pas qu’elle viendra mais je reste un peu, juste au cas où ; je ne sais pas pourquoi mais je regarde mon courrier indésirable et son mail est là, elle arrive. Déjà dans la situation il y a une absence, un contact qui ne s’établit pas. En face de moi, elle ne me regarde pas quand elle parle. Ses jambes sont repliées, sur le côté. Elle ne dit pas grand-chose. Elle nomme qu’il y a eu un incident et qu’elle a perdu des ami.es à cette occasion, une rupture de lien. Elle y revient sans arrêt, sans pour autant vouloir en parler. Cette rupture de lien est présente dans la situation, dans celle en train de se co-construire entre elle et moi. Elle nomme une solitude. Elle est étudiante à Paris depuis peu. Elle me raconte comment elle a essayé de se lier à d’autres mais que c’est devenu petit à petit un effort dans le comment elle le vit. Pas un aller-vers. Elle dit « Il faut que ». J’ai l’image d’une montagne à gravir, immense, un Everest. Elle nomme sa solitude qui n’est pas tant le nombre de personnes autour d’elles ou de moments dans un bar avec d’autres. Elle ne veut plus aller à ces rendez-vous car elle se sent seule au milieu des autres, elle dit ne pas arriver pas à créer de vrais liens. Je lui demande si elle parle d’intimité. Elle me dit oui. Elle a démarré des anti-dépresseurs car la solitude qu’elle ressent lui pèse tellement qu’elle n’arrive plus à dormir, à sortir, à étudier. Quand elle me raconte cela elle n’a aucune variation dans sa voix ni d’émotion. Elle me partage peu de choses d’ailleurs de sa vie. Je déploie énormément d’énergie pour rester vivante pendant les quelques séances avec elle. Je reviens beaucoup sur mes sensations corporelles, j’ai besoin de sentir le dossier de mon siège, de sentir mes jambes, je change de position sinon j’ai l’impression de m’endormir. Peut-être trop. Comme si mon expérience de retour à moi, pour ne pas sombrer dans une expérience de champ dépressif, m’éloigne de son expérience à elle. Et va aussi co-construire la rupture du lien, une nouvelle fois, lorsqu’elle annulera une séance juste avant pour ne plus jamais répondre.
Cette situation ne décrit pas seulement l’expérience d’une personne dépressive ; elle met en évidence la manière dont l’expérience dépressive affecte simultanément la présence du patient et celle du praticien.
Dans ce cas précis, en tentant de ne pas sentir l’expérience dépressive, en me tournant donc vers moi-même, l’impossibilité de la rencontre n’est pas seulement vécue par la personne mais configurée dans l’entre-deux, transformant la qualité de la rencontre thérapeutique et donnant à voir la dépression comme une configuration du champ relationnel plutôt que comme un état intrapsychique.
Jan Roubal et Tomas Rihacek ont étudié l'expérience des thérapeutes travaillant avec des personnes dépressives. Ils décrivent plusieurs trajectoires possibles : partager l'expérience dépressive, se tourner vers soi-même, aspirer au changement, prendre de la distance, se tourner vers le client, se centrer sur la relation.
C'est cette dernière trajectoire qui s'avère la plus aidante. Quand le thérapeute renonce à cibler les symptômes pour se tourner vers ce qui se passe entre lui et la personne, quelque chose se déplace. La responsabilité du processus devient partagée — ni du seul côté du thérapeute, ni du seul côté de la personne. Et c'est précisément ce déplacement qui rouvre un espace.
En effet, penser l’expérience dépressive comme une altération du champ relationnel transforme la pratique clinique elle-même. Cela implique une modification essentielle de la position du thérapeute. Celui-ci ne se situe plus face à un trouble à corriger, mais à l’intérieur d’une expérience relationnelle dont il devient lui-même partie prenante. Les moments de ralentissement, d’absence de mots, d’impression que rien ne se passe, ne sont plus seulement compris comme des impasses thérapeutiques, mais comme l’expression même du champ dépressif partagé.
Dans cet espace, la présence précède l’interprétation. Il ne s’agit pas de mobiliser la personne, mais de soutenir et tenir une expérience suffisamment vivante. Le changement apparaît alors moins comme un effort que comme une réouverture progressive des possibles.
Ainsi la relation thérapeutique ne vient pas réparer un individu isolé : elle constitue un lieu où peut se réexpérimenter un monde commun, fragile mais à nouveau habitable. Ce qui est en jeu n'est pas de "motiver" la personne, ni de l’amener à retrouver un désir perdu. La dépression n'est pas un déficit à combler, mais un silence à habiter ensemble, qui n'appartient plus seulement à la personne, mais devient une expérience du champ partagé, jusqu'à ce que quelque chose, lentement, recommence à faire signe.
« J’ajouterai que toute souffrance est une déclinaison de l’absence. La thérapie, ou le traitement, consiste essentiellement à encourager l’absence à devenir présente. Quand elle est présente, elle n’est plus absente » (Francesetti, 2018).
Cet texte aborde la dépression sous un angle relationnel et contextuel, à partir de la Gestalt-thérapie. Il ne prétend pas couvrir toutes les formes de dépression — notamment celles à forte composante biologique, qui nécessitent une approche médicale et médicamenteuse — mais propose un éclairage complémentaire sur la dimension du lien et du champ dans lequel la souffrance prend forme.
Cet texte aborde la dépression sous un angle relationnel et contextuel, à partir de la Gestalt-thérapie. Il ne prétend pas couvrir toutes les formes de dépression — notamment celles à forte composante biologique, qui nécessitent une approche médicale et médicamenteuse — mais propose un éclairage complémentaire sur la dimension du lien et du champ dans lequel la souffrance prend forme.
Nosologie de la dépression
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Lecture gestaltiste
Spinoza : persévérer dans son être
Spinoza : persévérer dans son être
Francesetti : la dépression comme phénomène de champ
Francesetti : la dépression comme phénomène de champ
L’expérience de solitude peut être éclairée par une distinction proposée par le pédiatre et psychanalyste Donald W. Winnicott.
Pour Winnicott, la solitude n'est pas en elle-même pathologique. Elle constitue même un signe de maturité psychique lorsqu'elle repose sur l'expérience d'une présence suffisamment fiable de l’autre, et notamment en ayant expérimenté « d’être seul, en tant que nourrisson et petit enfant, en présence de la mère (ndlr : ou de la personne qui tient ce rôle). Le fondement de la capacité d’être seul est donc paradoxal puisque c’est l’expérience d’être seul en présence de quelqu’un d’autre ». (Winnicott, 1958)
Il s’agit donc d’une présence intériorisée qui continue de soutenir l'existence même en l'absence concrète d'autrui. Être seul devient alors possible parce que l'on a été suffisamment porté psychiquement. La solitude peut être habitée, créative, ouverte au monde.
Ce portage psychique, Winnicott le nomme le holding. Ce n'est pas une présence qui stimule ou qui guide — c'est une présence qui tient, au sens littéral et figuré : suffisamment stable, suffisamment prévisible, pour que l'enfant n'ait pas à consacrer son énergie à la gérer. Il peut alors exister sans avoir à se défendre contre l'environnement. Lorsque ce holding a été suffisamment bon (et le mot suffisamment est important), il tend à s'intérioriser progressivement : l'autre n'a plus besoin d'être là pour que l'on se sente porté.
« La maturité et la capacité d’être seul impliquent que l’individu a eu la chance, grâce à des soins maternels « suffisamment bons » (good enough), d’édifier sa confiance en un environnement favorable. Il y est parvenu par la répétition de gratifications intellectuelles satisfaisantes. » (Winnicott, 1958)
À l'inverse, se sentir seul renvoie à une expérience radicalement différente. Ici, l'absence de l'autre n'est plus soutenue par une présence interne sécurisante. Le sujet ne se retire pas du monde : c'est le monde qui perd sa consistance, faute d'un appui relationnel suffisamment intériorisé.
Dans cette perspective, l'expérience dépressive peut être lue comme une réactivation de cette expérience de holding qui n’aurait pas été suffisamment bonne : le monde extérieur ne tient plus, et il n'y a pas de holding interne suffisant pour compenser. Le sujet peut alors se retrouver sans appui — ni tout à fait dehors, ni tout à fait dedans.
La solitude devient désolation plutôt qu'espace de repos, et le monde cesse d'être habitable non par absence d'autrui, mais parce que la relation ne peut plus être portée intérieurement. Le sujet ne se retire pas du monde : c'est le monde qui perd sa consistance, faute d'un appui relationnel intériorisé.
Cette expérience de solitude qui ne peut être portée intérieurement résonne avec une lecture plus ancienne de la mélancolie, que Francesetti lui-même reprend et déplace. Dans Deuil et mélancolie (1917), Freud propose une distinction fondamentale : dans le deuil ordinaire, la libido investie dans l'objet perdu se retire progressivement et se réinvestit ailleurs.
Dans la mélancolie, ce retrait ne se fait pas. L'objet perdu a été incorporé au moi par identification, l'objet est devenu une partie du moi lui-même. Freud parle d'identification narcissique : plutôt que de perdre l'objet, le moi le préserve en se confondant avec lui. La haine ambivalente qui était dirigée vers l'objet se retourne alors contre le moi d’où l'expérience mélancolique (l'autodépréciation, la culpabilité, l'autopunition). La mélancolie n'est pas la perte d'un objet extérieur : c'est la perte d'un objet devenu intérieur, dont on ne peut se défaire sans se défaire d'une partie de soi.
Klein approfondit cette intuition avec la position dépressive - la culpabilité n'est plus seulement liée à la perte d'un objet externe mais à l'angoisse d'avoir détruit intérieurement l'objet aimé par ses propres pulsions agressives.
Cette capacité présuppose ce que Melanie Klein nomme la position dépressive - notion à laquelle Winnicott lui-même se réfère explicitement dans La capacité d’être seul. Cette capacité d'être seul présuppose que la position dépressive a été suffisamment traversée. Pour Klein, le développement psychique implique un moment crucial où l'enfant perçoit que l'objet aimé et l'objet frustrant sont une seule et même personne - la mère ou la personne qui tient ce rôle. Cette intégration s'accompagne d'une angoisse nouvelle : la culpabilité, la crainte d'avoir détruit ce qu'on aime, et le mouvement de réparation qui s'ensuit. Quand cette position dépressive a été suffisamment traversée, l'enfant a intériorisé que l'objet survit à son ambivalence - qu'il ne l'a pas détruit. C'est précisément cette conviction intérieure qui rend possible d'être seul sans effondrement : l'objet aimé tient, même en l'absence. Quand cette traversée a été insuffisante, la solitude ne peut être habitée - elle réactive l'angoisse de destruction et de perte irrémédiable de l'objet. Ce que Winnicott nomme le holding insuffisant crée les conditions de cette impossibilité.
Il est possible de transposer d'ailleurs cette notion à la situation thérapeutique. Lorsqu’on accompagne une personne dépressive, l'interprétation peut s'avérer prématurée — ce n'est pas nécessairement le moment de comprendre, c'est peut-être d'abord le moment de tenir. Un holding suffisamment bon en thérapie crée les conditions pour que le vrai self (au sens de Winnicott, c’est-à-dire la capacité à exister à partir de ses propres impulsions spontanées, ce qui vient du dedans et cherche à rencontrer le monde, une authenticité d'être qui émerge quand le holding a suffisamment bon) puisse prudemment se risquer à exister.
La philosophe Hannah Arendt rappelait que le monde humain n'est pas donné par la simple coexistence des individus, mais par le tissu de relations qui constitue un monde commun — un espace qui rend l'expérience humaine partageable et signifiante. Ce monde commun a besoin de la pluralité : il n'existe que parce que plusieurs êtres distincts le partagent et l'attestent mutuellement.
« […] le mot « public » désigne le monde lui-même en ce qu’il nous est commun à tous et se distingue de la place que nous y possédons individuellement. […] Il est lié aux productions humaines, aux objets fabriqués de main d’homme, ainsi qu’aux relations qui existent entre les habitants de ce monde. […] le monde comme tout entre-deux relie et sépare en même temps les hommes. » (Arendt, 1958)
Lorsque ce monde cesse d'être accessible, l'expérience prend la forme de ce qu'elle nomme la désolation.
La désolation est la destruction de ce monde d'apparition. La personne désolée n'a plus de lieu où apparaître — ni pour les autres, ni pour elle-même. Elle ne peut plus agir, parce que l'action suppose un espace public, des témoins, une pluralité. Elle ne peut plus penser, parce que la pensée suppose le dialogue intérieur. C'est pourquoi Arendt dit que la désolation est l'expérience d'appartenir à nul endroit au monde - non pas une souffrance parmi d'autres, mais une déshumanisation, au sens strict : la perte de ce qui fait de l'existence humaine une existence dans un monde partagé.
Arendt développe cette notion pour comprendre comment le totalitarisme est possible -non seulement comme régime politique, mais comme phénomène anthropologique.
Le totalitarisme ne se contente pas de détruire la sphère publique et les institutions. Il va plus loin : il détruit la capacité même des hommes à former un monde commun. Il le fait en atomisant la société - en brisant les liens de solidarité, le collectif - et en rendant chaque individu superflu, remplaçable, interchangeable.
Mais il le fait aussi en détruisant le rapport à soi : la propagande totalitaire, le récit unique visent à rendre impossible le dialogue intérieur, la pensée, le jugement. Quand on ne peut plus penser, on ne peut plus être compagnie pour soi-même. La désolation est alors complète.
C'est dans cet état de désolation que les idéologies totalitaires trouvent leur terrain fertile. L'être humain désolé, privé de rapport à lui-même et au monde, est disponible pour la logique des systèmes qui offrent une explication totale, une appartenance fictive, un substitut de monde commun. La désolation précède et rend possible l'adhésion totalitaire.
Chez Arendt, cette notion désigne une condition politique extrême. On l'utilise ici de façon analogique, pour éclairer ce que l'expérience dépressive mélancolique peut avoir de commun avec cette privation de monde partagé : non pas être seul, mais être privé d'un monde où l'existence peut apparaître aux autres et pour les autres.
« Ce qui rend la société de masse si difficile à supporter, ce n’est pas, principalement du moins, le nombre de gens ; c’est que le monde qui est entre eux n’a plus le pouvoir de les rassembler, de les relier, ni de les séparer. » (Arendt, 1958)
Si la dépression peut être comprise comme une altération de cette partageabilité, alors ce qui vacille n’est pas seulement l’élan du sujet, mais la possibilité que le monde soit vécu comme partageable avec autrui. L’expérience dépressive révèle ainsi une fragilisation du tissu relationnel - qui rend le monde commun accessible - transformant la solitude en désolation plutôt qu’en retrait fécond.
Dans cette perspective, la situation thérapeutique ne vise pas seulement un mieux-être individuel : elle constitue un lieu où peut se restaurer localement une forme de monde commun, c’est-à-dire un espace dans lequel l’expérience redevient partageable, adressable, et à nouveau susceptible d’être habitée ensemble.
Il est important cependant de souligner la transposition faite pour passer de la pensée de Arendt concernant la désolation à la dépression. Chez Arendt la désolation est une condition politique produite par des forces extérieures — elle n'est pas un état subjectif, mais une destruction du monde objectif partagé. La dépression, même lue comme phénomène de champ, conserve une dimension intérieure et subjective que la désolation d’Arendt ne recouvre pas entièrement. Ensuite, Arendt ne pense pas la désolation comme un état qui pourrait être modifié par une relation interpersonnelle comme la thérapie individuelle. Pour elle, la restauration du monde commun est nécessairement politique et collective : elle passe par l'action, la pluralité, la reconstruction d'institutions. C'est l'action — au sens d'agir (mettre en mouvement, ce qui est le sens original du latin agere) avec d'autres dans un espace public — qui constitue le monde commun et révèle la singularité de chacun. L’action requiert la pluralité et l'espace d'apparition — un espace où des êtres distincts agissent ensemble et se témoignent mutuellement leur existence.
Le tissu associatif peut par exemple constituer cela : un espace d'apparition à échelle humaine, où l'on agit avec d'autres, où l'on est vu, où l'on compte pour quelque chose. C'est de l'ordre de ce qu'Arendt appelle la sphère publique de proximité — des espaces intermédiaires entre l'intime et l'État. Ce sont des espaces où des personnes agissent ensemble, apparaissent les unes aux autres, reconstituent du tissu relationnel. Quelque chose du monde commun se restaure collectivement, par l'action partagée, pas seulement par la relation. La limite reste que pour Arendt, la restauration pleine du monde commun exige aussi une dimension institutionnelle et politique — le tissu associatif ne peut pas compenser indéfiniment l'absence de conditions politiques qui rendent l'existence partageable.
« Le domaine des affaires humaines proprement dit consiste dans le réseau des relations humaines, qui existe partout où des hommes vivent ensemble. La révélation du « qui » par la parole, et la pose d’un commencement par l’action, s’insèrent toujours dans un réseau déjà existant où peuvent retentir leurs conséquences immédiates. Ensemble elles déclenchent un processus nouveau qui émerge […], affectant de façon unique les vies de tous ceux avec qui il entre en contact. » (Arendt, 1958)
L'espace thérapeutique comme lieu où peut se restaurer localement une forme de monde commun, même sous une forme groupale, reste une transposition.
Hannah Arendt : Le monde commun
Hannah Arendt : Le monde commun
Quand c'est le monde lui-même qui devient inhabitable
Quand c'est le monde lui-même qui devient inhabitable
Se centrer sur la relation : la posture du thérapeute
Se centrer sur la relation : la posture du thérapeute
Francesetti décrit très bien comment lors du séance le champ dépressif se fait sentir. Le niveau d’énergie peut être si bas qu’il ne permet pas l’émergence, le commencement de quoi que ce soit. Le ressenti est la rencontre avec un néant. Pour le praticien, il peut se produire une dilation du temps et de l’espace. Le moment présent n’arrive plus à émerger, le temps s’étire jusqu’à presque avoir l’impression de son arrêt. La distance entre le siège du praticien et celui de la personne accompagnée semble élargie, jusqu’à presque sembler un abime infranchissable, qui demanderait une telle énergie pour être franchi qu’il peut sembler parfois au praticien d’être écrasé et immobile.
Il nomme aussi que parfois des figures fixées, obsédantes peuvent venir remplir le vide. Ces figures fixées peuvent, selon Francesetti, être un ajustement créateur avec une fonction protectrice en donnant une forme à une souffrance qui sinon serait une dévastation, un abime sans fond. « Ces figures nous confirment la solitude du patient et son absence dramatique du contact. » (Francesetti, 2018).
Lorsque Morgane m’avait contactée pour un premier rendez-vous, elle m’avait indiqué qu’elle était dans un état dépressif. Je lui avais proposé un créneau, sans avoir de réponse de sa part. Ce jour-là, je suis quand même dans mon cabinet. Je ne pense pas qu’elle viendra mais je reste un peu, juste au cas où ; je ne sais pas pourquoi mais je regarde mon courrier indésirable et son mail est là, elle arrive. Déjà dans la situation il y a une absence, un contact qui ne s’établit pas. En face de moi, elle ne me regarde pas quand elle parle. Ses jambes sont repliées, sur le côté. Elle ne dit pas grand-chose. Elle nomme qu’il y a eu un incident et qu’elle a perdu des ami.es à cette occasion, une rupture de lien. Elle y revient sans arrêt, sans pour autant vouloir en parler. Cette rupture de lien est présente dans la situation, dans celle en train de se co-construire entre elle et moi. Elle nomme une solitude. Elle est étudiante à Paris depuis peu. Elle me raconte comment elle a essayé de se lier à d’autres mais que c’est devenu petit à petit un effort dans le comment elle le vit. Pas un aller-vers. Elle dit « Il faut que ». J’ai l’image d’une montagne à gravir, immense, un Everest. Elle nomme sa solitude qui n’est pas tant le nombre de personnes autour d’elles ou de moments dans un bar avec d’autres. Elle ne veut plus aller à ces rendez-vous car elle se sent seule au milieu des autres, elle dit ne pas arriver pas à créer de vrais liens. Je lui demande si elle parle d’intimité. Elle me dit oui. Elle a démarré des anti-dépresseurs car la solitude qu’elle ressent lui pèse tellement qu’elle n’arrive plus à dormir, à sortir, à étudier. Quand elle me raconte cela elle n’a aucune variation dans sa voix ni d’émotion. Elle me partage peu de choses d’ailleurs de sa vie. Je déploie énormément d’énergie pour rester vivante pendant les quelques séances avec elle. Je reviens beaucoup sur mes sensations corporelles, j’ai besoin de sentir le dossier de mon siège, de sentir mes jambes, je change de position sinon j’ai l’impression de m’endormir. Peut-être trop. Comme si mon expérience de retour à moi, pour ne pas sombrer dans une expérience de champ dépressif, m’éloigne de son expérience à elle. Et va aussi co-construire la rupture du lien, une nouvelle fois, lorsqu’elle annulera une séance juste avant pour ne plus jamais répondre.
Cette situation ne décrit pas seulement l’expérience d’une personne dépressive ; elle met en évidence la manière dont l’expérience dépressive affecte simultanément la présence du patient et celle du praticien.
Dans ce cas précis, en tentant de ne pas sentir l’expérience dépressive, en me tournant donc vers moi-même, l’impossibilité de la rencontre n’est pas seulement vécue par la personne mais configurée dans l’entre-deux, transformant la qualité de la rencontre thérapeutique et donnant à voir la dépression comme une configuration du champ relationnel plutôt que comme un état intrapsychique.
Jan Roubal et Tomas Rihacek ont étudié l'expérience des thérapeutes travaillant avec des personnes dépressives. Ils décrivent plusieurs trajectoires possibles : partager l'expérience dépressive, se tourner vers soi-même, aspirer au changement, prendre de la distance, se tourner vers le client, se centrer sur la relation.
C'est cette dernière trajectoire qui s'avère la plus aidante. Quand le thérapeute renonce à cibler les symptômes pour se tourner vers ce qui se passe entre lui et la personne, quelque chose se déplace. La responsabilité du processus devient partagée — ni du seul côté du thérapeute, ni du seul côté de la personne. Et c'est précisément ce déplacement qui rouvre un espace.
En effet, penser l’expérience dépressive comme une altération du champ relationnel transforme la pratique clinique elle-même. Cela implique une modification essentielle de la position du thérapeute. Celui-ci ne se situe plus face à un trouble à corriger, mais à l’intérieur d’une expérience relationnelle dont il devient lui-même partie prenante. Les moments de ralentissement, d’absence de mots, d’impression que rien ne se passe, ne sont plus seulement compris comme des impasses thérapeutiques, mais comme l’expression même du champ dépressif partagé.
Dans cet espace, la présence précède l’interprétation. Il ne s’agit pas de mobiliser la personne, mais de soutenir et tenir une expérience suffisamment vivante. Le changement apparaît alors moins comme un effort que comme une réouverture progressive des possibles.
Ainsi la relation thérapeutique ne vient pas réparer un individu isolé : elle constitue un lieu où peut se réexpérimenter un monde commun, fragile mais à nouveau habitable. Ce qui est en jeu n'est pas de "motiver" la personne, ni de l’amener à retrouver un désir perdu. La dépression n'est pas un déficit à combler, mais un silence à habiter ensemble, qui n'appartient plus seulement à la personne, mais devient une expérience du champ partagé, jusqu'à ce que quelque chose, lentement, recommence à faire signe.
« J’ajouterai que toute souffrance est une déclinaison de l’absence. La thérapie, ou le traitement, consiste essentiellement à encourager l’absence à devenir présente. Quand elle est présente, elle n’est plus absente » (Francesetti, 2018).
Conclusion
Penser la dépression à partir de la Gestalt et des apports de Spinoza, Francesetti, Winnicott et Arendt, c'est proposer une autre approche, et ne pas la voir comme trouble individuel à soigner.
Penser la dépression comme phénomène de champ, c'est reconnaître que la santé psychique ne peut être séparée des formes relationnelles, sociales et collectives qui rendent l'existence plus ou moins partageable - et questionner ainsi la qualité du monde dans lequel nous vivons et que nous contribuons à produire.
Cette position engage une pratique du soin qui ne cherche pas à rendre les personnes adaptables, mais à retisser un fil dans le tissu infini des relations humaines.
Elodie Palloix, Mai 2026
Bibliographie
Arendt Hannah (1958), Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy 2018, ed. originale 1958.
Francesetti Gianni (2017), Phénoménologie et approche gestalt-thérapeutique des expériences dépressives, dans L'absence est le pont entre nous, L'Exprimerie, (2017 (2e éd.), p. 55–117.
Francesetti Gianni (2018), avec Florence Belasco, Perspective de la gestalt-thérapie sur la psychopathologie, dans Le journal des psychologues N° 359, pages 52 à 57.
Freud, Sigmund (1917), Deuil et mélancolie, Payot 2011, ed. originale 1915
Perls F.S., Hefferline R.E., Goodman P. (1951) Gestalt-thérapie, nouveauté, excitation et développement, L’Exprimerie, 2ème édition 2022.
Roubal Jan, Rihacek Tomas (2015), Expérience de thérapeute en situation thérapeutique avec un client déprimé, Cahiers de Gestalt-thérapie, 2015/2, n° 35, p. 111–124.
Robine Jean-Marie (2010) Le Contact à la source de l’expérience, Cahiers de Gestalt-Thérapie 2010 n°25, pages 97 à 110.
Winnicott Donald W. (1958), La capacité d'être seul, Editions Payot & Rivages 2015 - éd. originale 1958, pages 45-65.
Cette fragilisation du monde partagé ne relève pas uniquement de l'histoire individuelle.
Les bouleversements écologiques en cours peuvent eux aussi contribuer à ce sentiment que le monde n'est plus tout à fait habitable, ni partageable.
L’éco-anxiété désigne un ensemble de réponses émotionnelles et psychologiques aux bouleversements écologiques - dérèglement climatique, destruction des écosystèmes, extinction des espèces. Elle peut prendre des formes variées : anxiété anticipatoire face à l'avenir, sentiment d'impuissance, culpabilité, deuil écologique, colère, voire désespoir existentiel, menant à une expérience dépressive.
Dans une approche gestaltiste, l’éco-anxiété peut être vu comme un ajustement créateur, une réponse ajustée, saine face à ces bouleversements. Ce qui est mis au travail dans l’accompagnement thérapeutique n’est pas de traiter l’anxiété mais de permettre au sujet un autre ajustement créateur, une ouverture des possibilités d’agir avec son environnement.
Penser la dépression comme phénomène de champ invite alors à ne pas séparer la souffrance psychique des conditions collectives dans lesquelles elle prend forme — et à questionner la qualité du monde que nous habitons ensemble et que nous contribuons à produire.
Si l'on change de focale et que l'on se place du point de vue de la Gestalt - du nom du courant thérapeutique fondé par Fritz Perls, Laura Perls et Paul Goodman dans les années 1950 - la dépression est comprise non comme une perte d'énergie, de motivation, de plaisir, mais comme une atteinte de la capacité d'entrer en contact vivant avec le monde.
La Gestalt-thérapie utilise deux types de diagnostics :
- Le diagnostic extrinsèque, qui consiste à comparer à une carte l’expérience vécue. C’est forcément une distorsion, comme le DSM, qui est toutefois nécessaire
- Le diagnostic intrinsèque ou esthétique, spécifique et caractéristique de la Gestalt. Ici le diagnostic appartient au domaine du ressenti, en « percevant la qualité du contact tel qu’il se passe, moment après moment, à la frontière contact. […] permet de saisir la forme (la Gestalt), de la figure que nous créons ensemble avec le patient et de soutenir l’intentionnalité émergente du moment présent ». (Francesetti, 2017)
Dans la perspective gestaltiste, le self (le soi, bien qu’en français aucune bonne traduction n’ait été trouvée et que le terme self ait été conservé) a été défini par Perls, Hefferline et Goodman comme étant « la fonction de mise en contact avec le réel présent éphémère » ou encore plus loin comme « le processus de figure/fond dans les situations de contact » (PHG, 1951, p. 215 et p. 218). Le self n'est pas une entité fixe et isolée mais un processus qui opère à la frontière entre la personne et son environnement. C’est ce qu’on nomme la frontière-contact.
La frontière-contact est donc le lieu de l’expérience, du contact entre l’organisme et l’environnement. C’est un concept qui permet de délocaliser l’expérience vue comme intra (intrapsychique) à un espace qui permet de l’« entre ». Ainsi pour reprendre la citation de Merleau-Ponty proposé par Jean-Marie Robine : « C’est le contact en tant que tel qui donne simultanément existence à l’autre et à moi et qui, par la même opération, différencie l’un de l’autre, le ‘moi’ du ‘non-moi’. La même opération, le même acte, sépare ET assemble. Le contact crée une frontière et la frontière crée le contact. Sans contact, il n’y a pas de différenciation ; sans différenciation, il n’y a pas de contact, et donc pas d’expérience. » (Robine, 2010).
Ce déplacement de l’expérience au niveau de la frontière-contact permet de porter un autre regard sur la dépression. Dès lors qu'on introduit la frontière-contact comme lieu où le self opère, la dépression ne peut plus être pensée comme un trouble purement intérieur. Elle concerne ce qui se passe entre la personne et son environnement. Si l’expérience réside à la frontière-contact, c’est une expérience de l’entre-deux, co-créé. Cela permet d’approcher une personne qui vit une dépression en considérant la manifestation de ce qui se passe dans une dimension relationnelle. « Par champ relationnel, nous entendons l’étendue de l’expérience présente et actuellement possible dans les relations du sujet ». (Francesetti, 2017)
Par ailleurs, en Gestalt, la notion de santé psychique repose sur ce que l'on appelle l'ajustement créateur : la capacité de la personne à trouver des réponses nouvelles, adaptées, à chaque situation. Quand les possibles se ferment, cet ajustement n'est plus possible.
D’un point de vue gestaltiste, toute expérience, même si elle est douloureuse ou contraignante est le résultat d’une tentative d’ajustement créateur à une situation. Il est important de préciser que, quand la Gestalt parle d'ajustement, elle ne dit pas que la personne choisit de souffrir. Elle dit que, face à un environnement, la personne a trouvé - souvent sans en avoir conscience - une manière de maintenir une continuité d'existence. La dépression peut ainsi être comprise comme une réponse à un champ relationnel devenu inatteignable. C'est une solution douloureuse, mais une solution tout de même. Dans ce cas, l’élan vital ne disparaît pas mais il se trouve entravé.
Le philosophe Spinoza écrivait dans son Éthique (1677) : « Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être. » C'est ce qu'il appelle le Conatus — une pulsion de vie fondamentale, un désir d'exister, de se maintenir, de croître. C’est important car cela signifie que le Conatus ne disparaît pas dans une expérience dépressive - il se trouve entravé, la puissance d’agir est réduite mais il demeure. C'est précisément ce que la Gestalt nomme l'élan vital.
Dans la pensée de Spinoza, et c’est fondamental, un individu n’existe jamais de manière isolée : il est toujours défini par les rapports qui le composent et par les rencontres qui modifient ces rapports. Exister signifie toujours être affecté par des rencontres qui composent ou décomposent la puissance d’un individu (les affects passifs et les affects actifs).
La puissance d’exister - ce que Spinoza appelle la puissance d’agir - ne correspond pas à une propriété stable que l’on posséderait une fois pour toutes. Elle varie constamment selon les rapports dans lesquels nous sommes pris. Certains augmentent notre puissance parce qu’ils composent avec notre nature et élargissent ce que nous pouvons faire et éprouver ; d’autres la diminuent les en décomposant. La joie désigne le passage vers une plus grande puissance d’agir ; la tristesse le passage vers une moindre puissance, lorsque les rencontres nous déterminent davantage que nous ne pouvons les comprendre ou les transformer. La souffrance n'est donc pas d'abord un état intérieur : c'est une variation de vitalité liée aux relations qui nous affectent.
Spinoza propose ainsi une pensée de la variation de puissance, tandis que la Gestalt décrit l’expérience vécue du contact. Sans les confondre, ni établir de continuité historique ou conceptuelle entre Spinoza et la Gestalt-thérapie, on peut souligner une proximité : dans les deux cadres, l’existence n’est pas pensée comme une substance isolée, mais comme une réalité constituée et modulée par les relations qui la traversent.
C'est précisément ce que la Gestalt contemporaine va explorer, notamment avec Gianni Francesetti.
Dans le discours courant et institutionnel, la dépression est définie comme un trouble de l'humeur caractérisé par une perte d'énergie, de motivation, de plaisir. Les classifications diagnostiques (comme celle du Manuel Diagnostic et statistique des troubles mentaux ou DSM) décrivent des symptômes, des durées, des seuils.
1. Trouble disruptif avec dysrégulation. Il concerne les enfants (6-18 ans) présentant une irritabilité chronique sévère et des crises de colère fréquentes (au moins 3 par semaine), présentes depuis plus d'un an et dans au moins deux contextes. Il a été créé pour éviter le surdiagnostic de trouble bipolaire.
2. Trouble dépressif caractérisé (TDC). C'est le diagnostic central. Il requiert au moins 5 symptômes sur 9 pendant au moins 2 semaines, dont obligatoirement l'un des deux symptômes cardinaux : humeur dépressive ou perte d'intérêt/plaisir (anhédonie). Les autres symptômes possibles sont : troubles du sommeil, de l'appétit/poids, fatigue, agitation ou ralentissement psychomoteur, difficultés de concentration, sentiment de dévalorisation ou culpabilité, pensées de mort ou idées suicidaires. Les symptômes doivent causer une détresse cliniquement significative ou altérer le fonctionnement.
3. Trouble dépressif persistant (dysthymie). Humeur dépressive présente la plupart du temps depuis au moins 2 ans, avec des symptômes moins nombreux que dans le TDC mais chroniques. Plusieurs sous-types.
4. Trouble dysphorique prémenstruel. Symptômes dépressifs, anxieux et comportementaux survenant de façon cyclique après l'ovulation et cessant après les règles, avec un impact marqué sur le fonctionnement.
5. Trouble dépressif induit par une substance/médicament. Tableau dépressif directement imputable aux effets physiologiques d'une substance (alcool, drogues, médicaments).
6. Trouble dépressif dû à une affection médicale. Tableau dépressif causé par une pathologie organique identifiable.
7. Autres troubles dépressifs. Catégories pour les tableaux dépressifs cliniquement significatifs ne remplissant pas tous les critères des catégories précédentes.
Ce système est utile : pour une recherche de nature statistique, pour des études pharmacologiques, pour la reconnaissance et l'accès aux soins, pour offrir des repères cliniques partagés et faciliter le dialogue entre professionnels. Elle produit cependant des effets secondaires important :
- Elle localise la souffrance à l'intérieur de l'individu – sans référence à l’expérience vécue ou aux circonstances dans lesquelles elle apparait.
- C’est une approche catégorielle de la dépression or cela créé forcément le risque de glisser vers des compartiments bien nets, avec des frontières arbitraires puisqu’elle vise à classifier les expériences dépressives de manière systématique, exhaustive, universelle et irrécusable.
- Toute nosologie (définition et classification des maladies) créé des cases, or « ces cases se remplissent de patients et de cliniciens qui prennent une certaine forme pour s’y ajuster » (Francesetti, 2017). Il y a un processus de construction sociale des maladies.
Ce texte soutient que la lecture dominante de la dépression, centrée sur l'individu, demeure insuffisante dès lors qu'elle laisse dans l'ombre la dimension relationnelle, contextuelle et collective dans laquelle l'expérience dépressive s'enracine. Il est alors important de considérer la dépression comme une dimension de l’expérience humaine, en prenant en compte « à la fois la qualité de l’expérience, et les circonstances dans lesquelles elle apparait. » (Francesetti, 2017)
Gianni Francesetti, psychiatre et gestalt-thérapeute italien, radicalise cette lecture en sortant définitivement d'une vision purement intrapsychique l'expérience dépressive.
Pour lui, la dépression n'est jamais un simple état intérieur. Elle n'est pas quelque chose qui arrive à une personne prise isolément. Elle est une manière dont la relation entre la personne et son environnement se configure, modifiant simultanément la façon dont soi et le monde apparaissent ensemble dans l'expérience.
Tenir cette perspective de champ n’est pas évident vu que notre habitude nous conduit à voir l’individu comme un objet séparé plutôt que comme émergent du champ. C’est un changement de paradigme majeur « Pour revenir à la psychopathologie, si nous considérons que ces phénomènes émergent à la frontière-contact, alors ce n’est pas à proprement parler le sujet qui souffre. Ce qui souffre c’est la relation entre le sujet et le monde. » (Francesetti, 2017)
Ainsi il est possible d’émettre l’hypothèse que ce qui sous-tend toutes les expériences dépressives est le sentiment de désespoir vécu au travers de vaines tentatives d’atteindre l’autre, le monde. Il demeure de l'affect, de la sensibilité, parfois même une lucidité accrue (y compris une éco-lucidité) mais sans espace pour se déployer. Les possibles se ferment.
La dépression peut alors être vue comme un ajustement qui a été, à un moment, créateur. Lorsque rien d’autre n’est possible, il serait fou de continuer à agir, alors qu’il est plus sain de reconnaitre cette impossibilité ainsi que de s’abstenir à chercher à atteindre un impossible autre.
Francesetti distingue l’expérience dépressive liée à un deuil et la mélancolie - distinction introduite par Freud dans Deuil et mélancolie (1917) et que Francesetti reprend en la déplaçant vers une lecture gestaltiste. A noter que pour lui, les termes dépressions psychotiques, dépression mélancolique ou mélancolie sont interchangeables. Il propose aussi de considérer la dépression comme une expérience humaine, qui peut varier :
- en intensité de l’état d’humeur un peu basse jusqu’au syndrome de Cotard (expérience de non-existence, de ne pas avoir de corps et de ne pas être vivant, déniant à celui qui en souffre la possibilité même de considérer sa propre finitude),
- comme en compréhensibilité allant du deuil jusqu’au délire psychotique.
Dans le deuil et la mélancolie, on peut dire que ce qui est vécu est l’impossibilité à rejoindre l’autre et la perte d’espoir qui s’ensuit. Francesetti fait l’hypothèse quand dans le cas du deuil, la personne a été perdue et elle impossible à atteindre. Dans ce cas l’expérience dépressive réactionnelle lors d’un deuil permettrait à la personne « d’assimiler l’expérience relationnelle avec la personne perdue » (Francesetti, 2017). C’est un temps d’être-avec-l’autre sans pouvoir l’atteindre par le regard, par le toucher ; pour autant il est possible de rêver de cette personne, de penser à elle, de se souvenir ce qui est une autre forme de contact, même si l’autre n’est pas présent pour co-créer l’expérience. Le deuil est donc « une période nécessaire pour assimiler qui je suis devenu avec l’autre personne et qui je serai sans elle » (Francesetti, 2017). Ceci permet d’illustrer la fonction créatrice que peut revêtir une dépression réactionnelle.
Mais dans la mélancolie, qu’est ce qui est perdu ? L’hypothèse que Francesetti amène est que ce qui les distingue est la qualité de l’expérience vécue. Pour l’expérience mélancolique, ce serait alors « une expérience d’un autre monde dans lequel la personne sombre dans les profondeurs insondables d’une solitude qui ne fait pas partie de ce monde. » Dans ce cas ce qui a été perdu c’est « ce qui arrime le sujet au tissu qui le relie au monde. Celui qui souffre est détaché de l’entre-deux, de nous et de la possibilité d’un nous. » (Francesetti, 2017)
Dans une dépression mélancolique, la personne expérimente la douleur ressentie de ne jamais atteindre l’autre, alors qu’il lui est nécessaire et qu’elle ne peut pas y renoncer. Cela révèle cette dimension existentielle de l’humanité, qui est constituée de l’être-avec-autrui, d’un monde commun nécessaire.
Il décrit un effondrement du champ de possibilités : la possibilité même du contact se raréfie, et la personne et le monde cessent progressivement de se rencontrer comme habitables l'un pour l'autre. Francesetti parle de la dépression comme l'absence de présence : la personne est là, mais n'est plus réellement présente au monde. Et le monde, lui non plus, ne se présente plus à elle. Et pour autant le sujet ne peut changer d’objectif car comme nous l’avons dit plus haut l’autre lui est nécessaire, c’est une dimension existentielle qui est constituée d’un monde commun. Perdre le contact à ce monde commun, c’est une dévastation, qui touche aux profondeurs de l’être.
Il est important de noter que dans cette approche, le désir n’a pas disparu. Comme le suggère Spinoza, la pulsion de vie, le conatus est présente en chaque être. Ce n’est pas un manque de désir, mais ce dernier n’a plus de lieu où se déposer. Cela change aussi la manière de voir la personne qui vit une expérience dépressive et l’approche thérapeutique.
Francesetti va même un peu plus loin concernant une perspective de champ de l’expérience dépressive, en faisant l’hypothèse que la personne qui souffre « amène en figure la douleur ressentie de l’absence de l’autre, et ce faisant tire dans l’ouvert la souffrance du champ relationnel, à partir de l’arrière-plan du monde lui-même. Toute réparation qui est menée potentiellement protège, d’une certaine façon, tous les êtres humains. La personne dépressive (bien que ce soit vrai de toutes les souffrances humaines) porte individuellement un fardeau qui toujours la transcende – une souffrance de ce monde qui a été placée sur ses épaules dans toutes les relations qu’il a rencontrées. Chaque fois qu’il parvient à transformer cette souffrance en conscience, en ressource, en un nouvel ajustement […] il interrompt la chaine qui transfère cette souffrance de relations en relations, de générations en générations, et c’est ainsi un acte éthique fondamental qui est commis. » (Francesetti, 2017)
Winnicott, Freud, Klein : être seul, ou se sentir seul
Winnicott, Freud, Klein : être seul, ou se sentir seul
Winnicott, Freud, Klein : être seul, ou se sentir seul
Le philosophe Spinoza écrivait dans son Éthique (1677) : « Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être. » C'est ce qu'il appelle le Conatus — une pulsion de vie fondamentale, un désir d'exister, de se maintenir, de croître. C’est important car cela signifie que le Conatus ne disparaît pas dans une expérience dépressive - il se trouve entravé, la puissance d’agir est réduite mais il demeure. C'est précisément ce que la Gestalt nomme l'élan vital.
Dans la pensée de Spinoza, et c’est fondamental, un individu n’existe jamais de manière isolée : il est toujours défini par les rapports qui le composent et par les rencontres qui modifient ces rapports. Exister signifie toujours être affecté par des rencontres qui composent ou décomposent la puissance d’un individu (les affects passifs et les affects actifs).
La puissance d’exister - ce que Spinoza appelle la puissance d’agir - ne correspond pas à une propriété stable que l’on posséderait une fois pour toutes. Elle varie constamment selon les rapports dans lesquels nous sommes pris. Certains augmentent notre puissance parce qu’ils composent avec notre nature et élargissent ce que nous pouvons faire et éprouver ; d’autres la diminuent les en décomposant. La joie désigne le passage vers une plus grande puissance d’agir ; la tristesse le passage vers une moindre puissance, lorsque les rencontres nous déterminent davantage que nous ne pouvons les comprendre ou les transformer. La souffrance n'est donc pas d'abord un état intérieur : c'est une variation de vitalité liée aux relations qui nous affectent.
Spinoza propose ainsi une pensée de la variation de puissance, tandis que la Gestalt décrit l’expérience vécue du contact. Sans les confondre, ni établir de continuité historique ou conceptuelle entre Spinoza et la Gestalt-thérapie, on peut souligner une proximité : dans les deux cadres, l’existence n’est pas pensée comme une substance isolée, mais comme une réalité constituée et modulée par les relations qui la traversent.
C'est précisément ce que la Gestalt contemporaine va explorer, notamment avec Gianni Francesetti.
La philosophe Hannah Arendt rappelait que le monde humain n'est pas donné par la simple coexistence des individus, mais par le tissu de relations qui constitue un monde commun — un espace qui rend l'expérience humaine partageable et signifiante. Ce monde commun a besoin de la pluralité : il n'existe que parce que plusieurs êtres distincts le partagent et l'attestent mutuellement.
« […] le mot « public » désigne le monde lui-même en ce qu’il nous est commun à tous et se distingue de la place que nous y possédons individuellement. […] Il est lié aux productions humaines, aux objets fabriqués de main d’homme, ainsi qu’aux relations qui existent entre les habitants de ce monde. […] le monde comme tout entre-deux relie et sépare en même temps les hommes. » (Arendt, 1958)
Lorsque ce monde cesse d'être accessible, l'expérience prend la forme de ce qu'elle nomme la désolation.
La désolation est la destruction de ce monde d'apparition. La personne désolée n'a plus de lieu où apparaître — ni pour les autres, ni pour elle-même. Elle ne peut plus agir, parce que l'action suppose un espace public, des témoins, une pluralité. Elle ne peut plus penser, parce que la pensée suppose le dialogue intérieur. C'est pourquoi Arendt dit que la désolation est l'expérience d'appartenir à nul endroit au monde - non pas une souffrance parmi d'autres, mais une déshumanisation, au sens strict : la perte de ce qui fait de l'existence humaine une existence dans un monde partagé.
Arendt développe cette notion pour comprendre comment le totalitarisme est possible -non seulement comme régime politique, mais comme phénomène anthropologique.
Le totalitarisme ne se contente pas de détruire la sphère publique et les institutions. Il va plus loin : il détruit la capacité même des hommes à former un monde commun. Il le fait en atomisant la société - en brisant les liens de solidarité, le collectif - et en rendant chaque individu superflu, remplaçable, interchangeable.
Mais il le fait aussi en détruisant le rapport à soi : la propagande totalitaire, le récit unique visent à rendre impossible le dialogue intérieur, la pensée, le jugement. Quand on ne peut plus penser, on ne peut plus être compagnie pour soi-même. La désolation est alors complète.
C'est dans cet état de désolation que les idéologies totalitaires trouvent leur terrain fertile. L'être humain désolé, privé de rapport à lui-même et au monde, est disponible pour la logique des systèmes qui offrent une explication totale, une appartenance fictive, un substitut de monde commun. La désolation précède et rend possible l'adhésion totalitaire.
Chez Arendt, cette notion désigne une condition politique extrême. On l'utilise ici de façon analogique, pour éclairer ce que l'expérience dépressive mélancolique peut avoir de commun avec cette privation de monde partagé : non pas être seul, mais être privé d'un monde où l'existence peut apparaître aux autres et pour les autres.
« Ce qui rend la société de masse si difficile à supporter, ce n’est pas, principalement du moins, le nombre de gens ; c’est que le monde qui est entre eux n’a plus le pouvoir de les rassembler, de les relier, ni de les séparer. » (Arendt, 1958)
Si la dépression peut être comprise comme une altération de cette partageabilité, alors ce qui vacille n’est pas seulement l’élan du sujet, mais la possibilité que le monde soit vécu comme partageable avec autrui. L’expérience dépressive révèle ainsi une fragilisation du tissu relationnel - qui rend le monde commun accessible - transformant la solitude en désolation plutôt qu’en retrait fécond.
Dans cette perspective, la situation thérapeutique ne vise pas seulement un mieux-être individuel : elle constitue un lieu où peut se restaurer localement une forme de monde commun, c’est-à-dire un espace dans lequel l’expérience redevient partageable, adressable, et à nouveau susceptible d’être habitée ensemble.
Il est important cependant de souligner la transposition faite pour passer de la pensée de Arendt concernant la désolation à la dépression. Chez Arendt la désolation est une condition politique produite par des forces extérieures — elle n'est pas un état subjectif, mais une destruction du monde objectif partagé. La dépression, même lue comme phénomène de champ, conserve une dimension intérieure et subjective que la désolation d’Arendt ne recouvre pas entièrement. Ensuite, Arendt ne pense pas la désolation comme un état qui pourrait être modifié par une relation interpersonnelle comme la thérapie individuelle. Pour elle, la restauration du monde commun est nécessairement politique et collective : elle passe par l'action, la pluralité, la reconstruction d'institutions. C'est l'action — au sens d'agir (mettre en mouvement, ce qui est le sens original du latin agere) avec d'autres dans un espace public — qui constitue le monde commun et révèle la singularité de chacun. L’action requiert la pluralité et l'espace d'apparition — un espace où des êtres distincts agissent ensemble et se témoignent mutuellement leur existence.
Le tissu associatif peut par exemple constituer cela : un espace d'apparition à échelle humaine, où l'on agit avec d'autres, où l'on est vu, où l'on compte pour quelque chose. C'est de l'ordre de ce qu'Arendt appelle la sphère publique de proximité — des espaces intermédiaires entre l'intime et l'État. Ce sont des espaces où des personnes agissent ensemble, apparaissent les unes aux autres, reconstituent du tissu relationnel. Quelque chose du monde commun se restaure collectivement, par l'action partagée, pas seulement par la relation. La limite reste que pour Arendt, la restauration pleine du monde commun exige aussi une dimension institutionnelle et politique — le tissu associatif ne peut pas compenser indéfiniment l'absence de conditions politiques qui rendent l'existence partageable.
« Le domaine des affaires humaines proprement dit consiste dans le réseau des relations humaines, qui existe partout où des hommes vivent ensemble. La révélation du « qui » par la parole, et la pose d’un commencement par l’action, s’insèrent toujours dans un réseau déjà existant où peuvent retentir leurs conséquences immédiates. Ensemble elles déclenchent un processus nouveau qui émerge […], affectant de façon unique les vies de tous ceux avec qui il entre en contact. » (Arendt, 1958)
L'espace thérapeutique comme lieu où peut se restaurer localement une forme de monde commun, même sous une forme groupale, reste une transposition.
Francesetti décrit très bien comment lors du séance le champ dépressif se fait sentir. Le niveau d’énergie peut être si bas qu’il ne permet pas l’émergence, le commencement de quoi que ce soit. Le ressenti est la rencontre avec un néant. Pour le praticien, il peut se produire une dilation du temps et de l’espace. Le moment présent n’arrive plus à émerger, le temps s’étire jusqu’à presque avoir l’impression de son arrêt. La distance entre le siège du praticien et celui de la personne accompagnée semble élargie, jusqu’à presque sembler un abime infranchissable, qui demanderait une telle énergie pour être franchi qu’il peut sembler parfois au praticien d’être écrasé et immobile.
Il nomme aussi que parfois des figures fixées, obsédantes peuvent venir remplir le vide. Ces figures fixées peuvent, selon Francesetti, être un ajustement créateur avec une fonction protectrice en donnant une forme à une souffrance qui sinon serait une dévastation, un abime sans fond. « Ces figures nous confirment la solitude du patient et son absence dramatique du contact. » (Francesetti, 2018).
Lorsque Morgane m’avait contactée pour un premier rendez-vous, elle m’avait indiqué qu’elle était dans un état dépressif. Je lui avais proposé un créneau, sans avoir de réponse de sa part. Ce jour-là, je suis quand même dans mon cabinet. Je ne pense pas qu’elle viendra mais je reste un peu, juste au cas où ; je ne sais pas pourquoi mais je regarde mon courrier indésirable et son mail est là, elle arrive. Déjà dans la situation il y a une absence, un contact qui ne s’établit pas. En face de moi, elle ne me regarde pas quand elle parle. Ses jambes sont repliées, sur le côté. Elle ne dit pas grand-chose. Elle nomme qu’il y a eu un incident et qu’elle a perdu des ami.es à cette occasion, une rupture de lien. Elle y revient sans arrêt, sans pour autant vouloir en parler. Cette rupture de lien est présente dans la situation, dans celle en train de se co-construire entre elle et moi. Elle nomme une solitude. Elle est étudiante à Paris depuis peu. Elle me raconte comment elle a essayé de se lier à d’autres mais que c’est devenu petit à petit un effort dans le comment elle le vit. Pas un aller-vers. Elle dit « Il faut que ». J’ai l’image d’une montagne à gravir, immense, un Everest. Elle nomme sa solitude qui n’est pas tant le nombre de personnes autour d’elles ou de moments dans un bar avec d’autres. Elle ne veut plus aller à ces rendez-vous car elle se sent seule au milieu des autres, elle dit ne pas arriver pas à créer de vrais liens. Je lui demande si elle parle d’intimité. Elle me dit oui. Elle a démarré des anti-dépresseurs car la solitude qu’elle ressent lui pèse tellement qu’elle n’arrive plus à dormir, à sortir, à étudier. Quand elle me raconte cela elle n’a aucune variation dans sa voix ni d’émotion. Elle me partage peu de choses d’ailleurs de sa vie. Je déploie énormément d’énergie pour rester vivante pendant les quelques séances avec elle. Je reviens beaucoup sur mes sensations corporelles, j’ai besoin de sentir le dossier de mon siège, de sentir mes jambes, je change de position sinon j’ai l’impression de m’endormir. Peut-être trop. Comme si mon expérience de retour à moi, pour ne pas sombrer dans une expérience de champ dépressif, m’éloigne de son expérience à elle. Et va aussi co-construire la rupture du lien, une nouvelle fois, lorsqu’elle annulera une séance juste avant pour ne plus jamais répondre.
Cette situation ne décrit pas seulement l’expérience d’une personne dépressive ; elle met en évidence la manière dont l’expérience dépressive affecte simultanément la présence du patient et celle du praticien.
Dans ce cas précis, en tentant de ne pas sentir l’expérience dépressive, en me tournant donc vers moi-même, l’impossibilité de la rencontre n’est pas seulement vécue par la personne mais configurée dans l’entre-deux, transformant la qualité de la rencontre thérapeutique et donnant à voir la dépression comme une configuration du champ relationnel plutôt que comme un état intrapsychique.
Jan Roubal et Tomas Rihacek ont étudié l'expérience des thérapeutes travaillant avec des personnes dépressives. Ils décrivent plusieurs trajectoires possibles : partager l'expérience dépressive, se tourner vers soi-même, aspirer au changement, prendre de la distance, se tourner vers le client, se centrer sur la relation.
C'est cette dernière trajectoire qui s'avère la plus aidante. Quand le thérapeute renonce à cibler les symptômes pour se tourner vers ce qui se passe entre lui et la personne, quelque chose se déplace. La responsabilité du processus devient partagée — ni du seul côté du thérapeute, ni du seul côté de la personne. Et c'est précisément ce déplacement qui rouvre un espace.
En effet, penser l’expérience dépressive comme une altération du champ relationnel transforme la pratique clinique elle-même. Cela implique une modification essentielle de la position du thérapeute. Celui-ci ne se situe plus face à un trouble à corriger, mais à l’intérieur d’une expérience relationnelle dont il devient lui-même partie prenante. Les moments de ralentissement, d’absence de mots, d’impression que rien ne se passe, ne sont plus seulement compris comme des impasses thérapeutiques, mais comme l’expression même du champ dépressif partagé.
Dans cet espace, la présence précède l’interprétation. Il ne s’agit pas de mobiliser la personne, mais de soutenir et tenir une expérience suffisamment vivante. Le changement apparaît alors moins comme un effort que comme une réouverture progressive des possibles.
Ainsi la relation thérapeutique ne vient pas réparer un individu isolé : elle constitue un lieu où peut se réexpérimenter un monde commun, fragile mais à nouveau habitable. Ce qui est en jeu n'est pas de "motiver" la personne, ni de l’amener à retrouver un désir perdu. La dépression n'est pas un déficit à combler, mais un silence à habiter ensemble, qui n'appartient plus seulement à la personne, mais devient une expérience du champ partagé, jusqu'à ce que quelque chose, lentement, recommence à faire signe.
« J’ajouterai que toute souffrance est une déclinaison de l’absence. La thérapie, ou le traitement, consiste essentiellement à encourager l’absence à devenir présente. Quand elle est présente, elle n’est plus absente » (Francesetti, 2018).
Conclusion
Bibliographie
Arendt Hannah (1958), Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy 2018, ed. originale 1958.
Francesetti Gianni (2017), Phénoménologie et approche gestalt-thérapeutique des expériences dépressives, dans L'absence est le pont entre nous, L'Exprimerie, (2017 (2e éd.), p. 55–117.
Francesetti Gianni (2018), avec Florence Belasco, Perspective de la gestalt-thérapie sur la psychopathologie, dans Le journal des psychologues N° 359, pages 52 à 57.
Freud, Sigmund (1917), Deuil et mélancolie, Payot 2011, ed. originale 1915
Perls F.S., Hefferline R.E., Goodman P. (1951) Gestalt-thérapie, nouveauté, excitation et développement, L’Exprimerie, 2ème édition 2022.
Roubal Jan, Rihacek Tomas (2015), Expérience de thérapeute en situation thérapeutique avec un client déprimé, Cahiers de Gestalt-thérapie, 2015/2, n° 35, p. 111–124.
Robine Jean-Marie (2010) Le Contact à la source de l’expérience, Cahiers de Gestalt-Thérapie 2010 n°25, pages 97 à 110.
Winnicott Donald W. (1958), La capacité d'être seul, Editions Payot & Rivages 2015 - éd. originale 1958, pages 45-65.
Penser la dépression à partir de la Gestalt et des apports de Spinoza, Francesetti, Winnicott et Arendt, c'est proposer une autre approche, et ne pas la voir comme trouble individuel à soigner.
Penser la dépression comme phénomène de champ, c'est reconnaître que la santé psychique ne peut être séparée des formes relationnelles, sociales et collectives qui rendent l'existence plus ou moins partageable - et questionner ainsi la qualité du monde dans lequel nous vivons et que nous contribuons à produire.
Cette position engage une pratique du soin qui ne cherche pas à rendre les personnes adaptables, mais à retisser un fil dans le tissu infini des relations humaines.
Elodie Palloix, Mai 2026
Penser la dépression à partir de la Gestalt et des apports de Spinoza, Francesetti, Winnicott et Arendt, c'est proposer une autre approche, et ne pas la voir comme trouble individuel à soigner.
Penser la dépression comme phénomène de champ, c'est reconnaître que la santé psychique ne peut être séparée des formes relationnelles, sociales et collectives qui rendent l'existence plus ou moins partageable - et questionner ainsi la qualité du monde dans lequel nous vivons et que nous contribuons à produire.
Cette position engage une pratique du soin qui ne cherche pas à rendre les personnes adaptables, mais à retisser un fil dans le tissu infini des relations humaines.
Elodie Palloix, Mai 2026
Le philosophe Spinoza écrivait dans son Éthique (1677) : « Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être. » C'est ce qu'il appelle le Conatus — une pulsion de vie fondamentale, un désir d'exister, de se maintenir, de croître. C’est important car cela signifie que le Conatus ne disparaît pas dans une expérience dépressive - il se trouve entravé, la puissance d’agir est réduite mais il demeure. C'est précisément ce que la Gestalt nomme l'élan vital.
Dans la pensée de Spinoza, et c’est fondamental, un individu n’existe jamais de manière isolée : il est toujours défini par les rapports qui le composent et par les rencontres qui modifient ces rapports. Exister signifie toujours être affecté par des rencontres qui composent ou décomposent la puissance d’un individu (les affects passifs et les affects actifs).
La puissance d’exister - ce que Spinoza appelle la puissance d’agir - ne correspond pas à une propriété stable que l’on posséderait une fois pour toutes. Elle varie constamment selon les rapports dans lesquels nous sommes pris. Certains augmentent notre puissance parce qu’ils composent avec notre nature et élargissent ce que nous pouvons faire et éprouver ; d’autres la diminuent les en décomposant. La joie désigne le passage vers une plus grande puissance d’agir ; la tristesse le passage vers une moindre puissance, lorsque les rencontres nous déterminent davantage que nous ne pouvons les comprendre ou les transformer. La souffrance n'est donc pas d'abord un état intérieur : c'est une variation de vitalité liée aux relations qui nous affectent.
Spinoza propose ainsi une pensée de la variation de puissance, tandis que la Gestalt décrit l’expérience vécue du contact. Sans les confondre, ni établir de continuité historique ou conceptuelle entre Spinoza et la Gestalt-thérapie, on peut souligner une proximité : dans les deux cadres, l’existence n’est pas pensée comme une substance isolée, mais comme une réalité constituée et modulée par les relations qui la traversent.
C'est précisément ce que la Gestalt contemporaine va explorer, notamment avec Gianni Francesetti.
Dans le discours courant et institutionnel, la dépression est définie comme un trouble de l'humeur caractérisé par une perte d'énergie, de motivation, de plaisir. Les classifications diagnostiques (comme celle du Manuel Diagnostic et statistique des troubles mentaux ou DSM) décrivent des symptômes, des durées, des seuils.
1. Trouble disruptif avec dysrégulation. Il concerne les enfants (6-18 ans) présentant une irritabilité chronique sévère et des crises de colère fréquentes (au moins 3 par semaine), présentes depuis plus d'un an et dans au moins deux contextes. Il a été créé pour éviter le surdiagnostic de trouble bipolaire.
2. Trouble dépressif caractérisé (TDC). C'est le diagnostic central. Il requiert au moins 5 symptômes sur 9 pendant au moins 2 semaines, dont obligatoirement l'un des deux symptômes cardinaux : humeur dépressive ou perte d'intérêt/plaisir (anhédonie). Les autres symptômes possibles sont : troubles du sommeil, de l'appétit/poids, fatigue, agitation ou ralentissement psychomoteur, difficultés de concentration, sentiment de dévalorisation ou culpabilité, pensées de mort ou idées suicidaires. Les symptômes doivent causer une détresse cliniquement significative ou altérer le fonctionnement.
3. Trouble dépressif persistant (dysthymie). Humeur dépressive présente la plupart du temps depuis au moins 2 ans, avec des symptômes moins nombreux que dans le TDC mais chroniques. Plusieurs sous-types.
4. Trouble dysphorique prémenstruel. Symptômes dépressifs, anxieux et comportementaux survenant de façon cyclique après l'ovulation et cessant après les règles, avec un impact marqué sur le fonctionnement.
5. Trouble dépressif induit par une substance/médicament. Tableau dépressif directement imputable aux effets physiologiques d'une substance (alcool, drogues, médicaments).
6. Trouble dépressif dû à une affection médicale. Tableau dépressif causé par une pathologie organique identifiable.
7. Autres troubles dépressifs. Catégories pour les tableaux dépressifs cliniquement significatifs ne remplissant pas tous les critères des catégories précédentes.
Ce système est utile : pour une recherche de nature statistique, pour des études pharmacologiques, pour la reconnaissance et l'accès aux soins, pour offrir des repères cliniques partagés et faciliter le dialogue entre professionnels. Elle produit cependant des effets secondaires important :
- Elle localise la souffrance à l'intérieur de l'individu – sans référence à l’expérience vécue ou aux circonstances dans lesquelles elle apparait.
- C’est une approche catégorielle de la dépression or cela créé forcément le risque de glisser vers des compartiments bien nets, avec des frontières arbitraires puisqu’elle vise à classifier les expériences dépressives de manière systématique, exhaustive, universelle et irrécusable.
- Toute nosologie (définition et classification des maladies) créé des cases, or « ces cases se remplissent de patients et de cliniciens qui prennent une certaine forme pour s’y ajuster » (Francesetti, 2017). Il y a un processus de construction sociale des maladies.
Ce texte soutient que la lecture dominante de la dépression, centrée sur l'individu, demeure insuffisante dès lors qu'elle laisse dans l'ombre la dimension relationnelle, contextuelle et collective dans laquelle l'expérience dépressive s'enracine. Il est alors important de considérer la dépression comme une dimension de l’expérience humaine, en prenant en compte « à la fois la qualité de l’expérience, et les circonstances dans lesquelles elle apparait. » (Francesetti, 2017)
Si l'on change de focale et que l'on se place du point de vue de la Gestalt - du nom du courant thérapeutique fondé par Fritz Perls, Laura Perls et Paul Goodman dans les années 1950 - la dépression est comprise non comme une perte d'énergie, de motivation, de plaisir, mais comme une atteinte de la capacité d'entrer en contact vivant avec le monde.
La Gestalt-thérapie utilise deux types de diagnostics :
- Le diagnostic extrinsèque, qui consiste à comparer à une carte l’expérience vécue. C’est forcément une distorsion, comme le DSM, qui est toutefois nécessaire
- Le diagnostic intrinsèque ou esthétique, spécifique et caractéristique de la Gestalt. Ici le diagnostic appartient au domaine du ressenti, en « percevant la qualité du contact tel qu’il se passe, moment après moment, à la frontière contact. […] permet de saisir la forme (la Gestalt), de la figure que nous créons ensemble avec le patient et de soutenir l’intentionnalité émergente du moment présent ». (Francesetti, 2017)
Dans la perspective gestaltiste, le self (le soi, bien qu’en français aucune bonne traduction n’ait été trouvée et que le terme self ait été conservé) a été défini par Perls, Hefferline et Goodman comme étant « la fonction de mise en contact avec le réel présent éphémère » ou encore plus loin comme « le processus de figure/fond dans les situations de contact » (PHG, 1951, p. 215 et p. 218). Le self n'est pas une entité fixe et isolée mais un processus qui opère à la frontière entre la personne et son environnement. C’est ce qu’on nomme la frontière-contact.
La frontière-contact est donc le lieu de l’expérience, du contact entre l’organisme et l’environnement. C’est un concept qui permet de délocaliser l’expérience vue comme intra (intrapsychique) à un espace qui permet de l’« entre ». Ainsi pour reprendre la citation de Merleau-Ponty proposé par Jean-Marie Robine : « C’est le contact en tant que tel qui donne simultanément existence à l’autre et à moi et qui, par la même opération, différencie l’un de l’autre, le ‘moi’ du ‘non-moi’. La même opération, le même acte, sépare ET assemble. Le contact crée une frontière et la frontière crée le contact. Sans contact, il n’y a pas de différenciation ; sans différenciation, il n’y a pas de contact, et donc pas d’expérience. » (Robine, 2010).
Ce déplacement de l’expérience au niveau de la frontière-contact permet de porter un autre regard sur la dépression. Dès lors qu'on introduit la frontière-contact comme lieu où le self opère, la dépression ne peut plus être pensée comme un trouble purement intérieur. Elle concerne ce qui se passe entre la personne et son environnement. Si l’expérience réside à la frontière-contact, c’est une expérience de l’entre-deux, co-créé. Cela permet d’approcher une personne qui vit une dépression en considérant la manifestation de ce qui se passe dans une dimension relationnelle. « Par champ relationnel, nous entendons l’étendue de l’expérience présente et actuellement possible dans les relations du sujet ». (Francesetti, 2017)
Par ailleurs, en Gestalt, la notion de santé psychique repose sur ce que l'on appelle l'ajustement créateur : la capacité de la personne à trouver des réponses nouvelles, adaptées, à chaque situation. Quand les possibles se ferment, cet ajustement n'est plus possible.
D’un point de vue gestaltiste, toute expérience, même si elle est douloureuse ou contraignante est le résultat d’une tentative d’ajustement créateur à une situation. Il est important de préciser que, quand la Gestalt parle d'ajustement, elle ne dit pas que la personne choisit de souffrir. Elle dit que, face à un environnement, la personne a trouvé - souvent sans en avoir conscience - une manière de maintenir une continuité d'existence. La dépression peut ainsi être comprise comme une réponse à un champ relationnel devenu inatteignable. C'est une solution douloureuse, mais une solution tout de même. Dans ce cas, l’élan vital ne disparaît pas mais il se trouve entravé.
Cette fragilisation du monde partagé ne relève pas uniquement de l'histoire individuelle.
Les bouleversements écologiques en cours peuvent eux aussi contribuer à ce sentiment que le monde n'est plus tout à fait habitable, ni partageable.
L’éco-anxiété désigne un ensemble de réponses émotionnelles et psychologiques aux bouleversements écologiques - dérèglement climatique, destruction des écosystèmes, extinction des espèces. Elle peut prendre des formes variées : anxiété anticipatoire face à l'avenir, sentiment d'impuissance, culpabilité, deuil écologique, colère, voire désespoir existentiel, menant à une expérience dépressive.
Dans une approche gestaltiste, l’éco-anxiété peut être vu comme un ajustement créateur, une réponse ajustée, saine face à ces bouleversements. Ce qui est mis au travail dans l’accompagnement thérapeutique n’est pas de traiter l’anxiété mais de permettre au sujet un autre ajustement créateur, une ouverture des possibilités d’agir avec son environnement.
Penser la dépression comme phénomène de champ invite alors à ne pas séparer la souffrance psychique des conditions collectives dans lesquelles elle prend forme — et à questionner la qualité du monde que nous habitons ensemble et que nous contribuons à produire.
Bibliographie
Arendt Hannah (1958), Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy 2018, ed. originale 1958.
Francesetti Gianni (2017), Phénoménologie et approche gestalt-thérapeutique des expériences dépressives, dans L'absence est le pont entre nous, L'Exprimerie, (2017 (2e éd.), p. 55–117.
Francesetti Gianni (2018), avec Florence Belasco, Perspective de la gestalt-thérapie sur la psychopathologie, dans Le journal des psychologues N° 359, pages 52 à 57.
Freud, Sigmund (1917), Deuil et mélancolie, Payot 2011, ed. originale 1915
Perls F.S., Hefferline R.E., Goodman P. (1951) Gestalt-thérapie, nouveauté, excitation et développement, L’Exprimerie, 2ème édition 2022.
Roubal Jan, Rihacek Tomas (2015), Expérience de thérapeute en situation thérapeutique avec un client déprimé, Cahiers de Gestalt-thérapie, 2015/2, n° 35, p. 111–124.
Robine Jean-Marie (2010) Le Contact à la source de l’expérience, Cahiers de Gestalt-Thérapie 2010 n°25, pages 97 à 110.
Winnicott Donald W. (1958), La capacité d'être seul, Editions Payot & Rivages 2015 - éd. originale 1958, pages 45-65.