Kintsugi et thérapie: transformer sans nier
Le Kintsugi, art japonais de la réparation, permet de penser le processus thérapeutique comme un travail d’intégration des blessures, où l’identité se transforme sans se réduire au trauma.


Photo: petit vase réparé selon le kintsugi traditionnel japonais provenant de chez https://www.yuekina-kintsugi.art/
Elodie Palloix - Janvier 2026
Connaissez-vous le Kintsugi, cet art japonais qui consiste à réparer des objets en céramique cassés à l’aide de laque et de poudre d’or ? À première vue, il peut surprendre. Là où l’on s’attendrait à une réparation invisible, discrète, presque honteuse, le Kintsugi fait exactement l’inverse. Il attire le regard vers les lignes de fracture. Il les souligne. Il les rend visibles, parfois éclatantes. En observant cet objet réparé selon cette technique, j’ai pensé à ce qui se joue, parfois, dans un processus thérapeutique.
Lorsqu’un objet se brise, il devient inutilisable. Fragile. Incomplet. La tentation est grande de vouloir le réparer rapidement, ou de le remplacer. Le Kintsugi, lui, emprunte un autre chemin. Il commence par accueillir la cassure telle qu’elle est. Les fragments sont rassemblés avec soin. Les lignes de rupture sont nettoyées, creusées, parfois élargies. On ne cherche pas à les faire disparaître, mais à leur faire une place juste.
La réparation demande du temps. Beaucoup de temps. La laque est appliquée lentement. Elle doit sécher, parfois plusieurs jours, avant de recevoir la poudre d’or. Chaque étape nécessite patience, précision, attention. Rien ne peut être précipité sans risquer de fragiliser l’ensemble. Le processus lui-même fait partie intégrante de l’œuvre.
L’objet réparé n’est plus celui qu’il était avant. Il n’est pas « comme neuf ». Il est autrement entier. Les lignes dorées racontent son histoire : elles disent qu’il a été brisé, mais aussi qu’il a été pris en soin, transformé, réassemblé. Dans le Kintsugi, ces lignes sont la preuve que l’objet a vécu. Elles font désormais partie de sa valeur. Comme nous, cette histoire est faite de blessures.
Dans un travail thérapeutique, il ne s’agit pas d’effacer ce qui a été douloureux, ni de réparer pour revenir à un état antérieur idéalisé qui je pense n'existe pas. Il s’agit plutôt de regarder ce qui s’est fissuré, là où quelque chose s’est rompu, figé ou fragmenté dans la relation à soi, aux autres, au monde.
Souvent, ces lignes de faille sont évitées. Elles font peur. Elles sont associées à la honte, à la culpabilité, au sentiment d’être abîmé ou inadéquat. Entrer en thérapie, c’est parfois accepter de s’en approcher. Avec précaution. C’est prendre le temps de remettre du contact là où il s’était interrompu : contact avec ses ressentis, ses émotions, ses besoins, mais aussi avec l’autre, dans la relation thérapeutique. C’est laisser émerger ce qui était resté inachevé, enfoui ou trop douloureux pour être regardé seul.
Le processus thérapeutique peut alors, par certains aspects, évoquer le geste du Kintsugi. Il arrive qu’il soit nécessaire de creuser un peu, de nettoyer ce qui s’est accumulé autour de la blessure, de sentir ce qui est encore à vif. Puis, progressivement, de fluidifier, de polir, d’apaiser. De créer de l’espace pour que quelque chose de nouveau puisse circuler.
Ce travail ne vise pas à corriger une personne ni à l’adapter à tout prix. Dans un contexte où la santé mentale est parfois abordée sous l’angle de la performance — être fonctionnel, résilient, rapidement opérationnel — la tentation peut être grande de vouloir effacer ce qui fait rupture, de “réparer” vite, ou de se conformer à une norme du bien-être. Le risque est alors que la souffrance devienne un dysfonctionnement à corriger, plutôt qu’une expérience à écouter. Au contraire, le travail thérapeutique permet à la personne accompagnée de se réapproprier son histoire, de lui redonner une continuité, une cohérence, à sa manière et à son rythme. La « poussière d’or » n’est pas une injonction à aller bien. Elle symbolise plutôt la possibilité d’habiter autrement ses lignes de faille : les reconnaître comme faisant partie de soi, sans qu’elles définissent entièrement qui l’on est.
Il arrive pourtant que l’on s’accroche à ses blessures, à ses traumatismes, comme à quelque chose de solide, de stable, presque rassurant. Non pas par masochisme, mais parce qu’ils offrent parfois une forme de continuité : cela m’est arrivé, cela explique qui je suis, cela donne un sens à ce que je ressens. Le trauma peut alors devenir une manière de se raconter, de se reconnaître, voire de se protéger.
Dans ces situations, la blessure n’est plus seulement ce qui a été traversé ; elle risque de devenir ce qui définit. Comme si s’en éloigner, la transformer, ou simplement ne plus la mettre au centre, revenait à se perdre soi-même. Derrière cette crainte, il y a souvent une question implicite et profonde : qui suis-je sans cela ? On pourrait même faire l'hypothèse que derrière cela se cache les angoisses liées aux contraintes existentielles comme la responsabilité, la liberté et la quête de sens.
Le travail thérapeutique ne consiste pas à retirer cette histoire, ni à la relativiser. Il ne s’agit pas non plus de demander à la personne de “tourner la page”. Il s’agit plutôt d’explorer comment cette expérience s’est inscrite dans la manière de se percevoir, de se relier, de se tenir dans le monde - et de redonner du mouvement là l'être s’est parfois figé autour d’une souffrance, d'un trauma.
Dans une perspective gestaltiste, le Self n’est pas une entité fixe, ni une identité stable une fois pour toutes. Perls, Goodman et Hefferline ont introduit le concept du Self dans leur livre Gestalt Therapy : Excitment and Growth in the Human Personnality en le définissant « comme la fonction de mise en contact avec le réel présent éphémère » (1). Ce qui veut dire que le Self se crée dans et par le contact. Ainsi selon Jean-Marie Robine « Cette activité fondamentale de l’être humain qui consiste à établir et à moduler le contact avec son environnement, à faire émerger et construire des figures adaptées et créatrices à partir de la nouveauté de chaque situation, à déconstruire les figures achevées ou obsolètes, est la fonction limitée mais essentiel qu’ils assignent au Self. » (2). Il se construit et se transforme dans la relation, dans l’expérience, au fil des situations. Le self est ce qui émerge à la frontière entre soi et l’environnement, il est fondamentalement processuel, mouvant, vivant.
Cela signifie que l’on n’est jamais réductible à ce que l’on a vécu — aussi marquant que cela ait été. Les blessures font partie de l’histoire, mais elles ne sont pas l’identité. Elles peuvent être intégrées, reconnues, honorées, sans occuper tout l’espace. Peu à peu, d’autres dimensions de soi peuvent émerger : des ressources, des élans, des manières nouvelles d’entrer en contact, jusque-là empêchées ou invisibles.
Dans ce sens, la « poussière d’or » telle qu'elle est appliquée dans le processus du Kintsugi n’efface rien. Elle ne nie ni la douleur ni l’impact du trauma. Elle vient simplement souligner que l’identité n’est pas une somme de fractures figées, mais une forme en constante transformation. Une forme qui peut s’ajuster, se redessiner, s’enrichir, au gré des rencontres, des expériences et du chemin parcouru.
Comme dans le Kintsugi, la réparation ne se fait pas seul.e. Elle se fait dans une relation. Elle nécessite un cadre, une présence attentive, un ajustement constant. Il ne s’agit pas de recoller des morceaux, mais de composer une nouvelle forme, singulière, vivante, parfois inattendue.
À l’issue de ce processus, rien n’est effacé. Mais quelque chose peut se transformer : la manière d'être au monde, de se relier aux autres, de porter ce qui a été traversé. Et parfois, de cette réparation lente et délicate, émerge une forme plus ajustée, plus souple, plus habitée — profondément unique.


Connaissez-vous le Kintsugi, cet art japonais qui consiste à réparer des objets en céramique cassés à l’aide de laque et de poudre d’or ? À première vue, il peut surprendre. Là où l’on s’attendrait à une réparation invisible, discrète, presque honteuse, le Kintsugi fait exactement l’inverse. Il attire le regard vers les lignes de fracture. Il les souligne. Il les rend visibles, parfois éclatantes. En observant cet objet réparé selon cette technique, j’ai pensé à ce qui se joue, parfois, dans un processus thérapeutique.
Lorsqu’un objet se brise, il devient inutilisable. Fragile. Incomplet. La tentation est grande de vouloir le réparer rapidement, ou de le remplacer. Le Kintsugi, lui, emprunte un autre chemin. Il commence par accueillir la cassure telle qu’elle est. Les fragments sont rassemblés avec soin. Les lignes de rupture sont nettoyées, creusées, parfois élargies. On ne cherche pas à les faire disparaître, mais à leur faire une place juste.
La réparation demande du temps. Beaucoup de temps. La laque est appliquée lentement. Elle doit sécher, parfois plusieurs jours, avant de recevoir la poudre d’or. Chaque étape nécessite patience, précision, attention. Rien ne peut être précipité sans risquer de fragiliser l’ensemble. Le processus lui-même fait partie intégrante de l’œuvre.
L’objet réparé n’est plus celui qu’il était avant. Il n’est pas « comme neuf ». Il est autrement entier. Les lignes dorées racontent son histoire : elles disent qu’il a été brisé, mais aussi qu’il a été pris en soin, transformé, réassemblé. Dans le Kintsugi, ces lignes sont la preuve que l’objet a vécu. Elles font désormais partie de sa valeur. Comme nous, cette histoire est faite de blessures.
Dans un travail thérapeutique, il ne s’agit pas d’effacer ce qui a été douloureux, ni de réparer pour revenir à un état antérieur idéalisé qui je pense n'existe pas. Il s’agit plutôt de regarder ce qui s’est fissuré, là où quelque chose s’est rompu, figé ou fragmenté dans la relation à soi, aux autres, au monde.
Souvent, ces lignes de faille sont évitées. Elles font peur. Elles sont associées à la honte, à la culpabilité, au sentiment d’être abîmé ou inadéquat. Entrer en thérapie, c’est parfois accepter de s’en approcher. Avec précaution. C’est prendre le temps de remettre du contact là où il s’était interrompu : contact avec ses ressentis, ses émotions, ses besoins, mais aussi avec l’autre, dans la relation thérapeutique. C’est laisser émerger ce qui était resté inachevé, enfoui ou trop douloureux pour être regardé seul.
Le processus thérapeutique peut alors, par certains aspects, évoquer le geste du Kintsugi. Il arrive qu’il soit nécessaire de creuser un peu, de nettoyer ce qui s’est accumulé autour de la blessure, de sentir ce qui est encore à vif. Puis, progressivement, de fluidifier, de polir, d’apaiser. De créer de l’espace pour que quelque chose de nouveau puisse circuler.
Ce travail ne vise pas à corriger une personne ni à l’adapter à tout prix. Dans un contexte où la santé mentale est parfois abordée sous l’angle de la performance — être fonctionnel, résilient, rapidement opérationnel — la tentation peut être grande de vouloir effacer ce qui fait rupture, de “réparer” vite, ou de se conformer à une norme du bien-être. Le risque est alors que la souffrance devienne un dysfonctionnement à corriger, plutôt qu’une expérience à écouter. Au contraire, le travail thérapeutique permet à la personne accompagnée de se réapproprier son histoire, de lui redonner une continuité, une cohérence, à sa manière et à son rythme. La « poussière d’or » n’est pas une injonction à aller bien. Elle symbolise plutôt la possibilité d’habiter autrement ses lignes de faille : les reconnaître comme faisant partie de soi, sans qu’elles définissent entièrement qui l’on est.
Il arrive pourtant que l’on s’accroche à ses blessures, à ses traumatismes, comme à quelque chose de solide, de stable, presque rassurant. Non pas par masochisme, mais parce qu’ils offrent parfois une forme de continuité : cela m’est arrivé, cela explique qui je suis, cela donne un sens à ce que je ressens. Le trauma peut alors devenir une manière de se raconter, de se reconnaître, voire de se protéger.
Dans ces situations, la blessure n’est plus seulement ce qui a été traversé ; elle risque de devenir ce qui définit. Comme si s’en éloigner, la transformer, ou simplement ne plus la mettre au centre, revenait à se perdre soi-même. Derrière cette crainte, il y a souvent une question implicite et profonde : qui suis-je sans cela ? On pourrait même faire l'hypothèse que derrière cela se cache les angoisses liées aux contraintes existentielles comme la responsabilité, la liberté et la quête de sens.
Le travail thérapeutique ne consiste pas à retirer cette histoire, ni à la relativiser. Il ne s’agit pas non plus de demander à la personne de “tourner la page”. Il s’agit plutôt d’explorer comment cette expérience s’est inscrite dans la manière de se percevoir, de se relier, de se tenir dans le monde - et de redonner du mouvement là l'être s’est parfois figé autour d’une souffrance, d'un trauma.
Dans une perspective gestaltiste, le Self n’est pas une entité fixe, ni une identité stable une fois pour toutes. Perls, Goodman et Hefferline ont introduit le concept du Self dans leur livre Gestalt Therapy : Excitment and Growth in the Human Personnality en le définissant « comme la fonction de mise en contact avec le réel présent éphémère » (1). Ce qui veut dire que le Self se crée dans et par le contact. Ainsi selon Jean-Marie Robine « Cette activité fondamentale de l’être humain qui consiste à établir et à moduler le contact avec son environnement, à faire émerger et construire des figures adaptées et créatrices à partir de la nouveauté de chaque situation, à déconstruire les figures achevées ou obsolètes, est la fonction limitée mais essentiel qu’ils assignent au Self. » (2). Il se construit et se transforme dans la relation, dans l’expérience, au fil des situations. Le self est ce qui émerge à la frontière entre soi et l’environnement, il est fondamentalement processuel, mouvant, vivant.
Cela signifie que l’on n’est jamais réductible à ce que l’on a vécu — aussi marquant que cela ait été. Les blessures font partie de l’histoire, mais elles ne sont pas l’identité. Elles peuvent être intégrées, reconnues, honorées, sans occuper tout l’espace. Peu à peu, d’autres dimensions de soi peuvent émerger : des ressources, des élans, des manières nouvelles d’entrer en contact, jusque-là empêchées ou invisibles.
Dans ce sens, la « poussière d’or » telle qu'elle est appliquée dans le processus du Kintsugi n’efface rien. Elle ne nie ni la douleur ni l’impact du trauma. Elle vient simplement souligner que l’identité n’est pas une somme de fractures figées, mais une forme en constante transformation. Une forme qui peut s’ajuster, se redessiner, s’enrichir, au gré des rencontres, des expériences et du chemin parcouru.
Comme dans le Kintsugi, la réparation ne se fait pas seul.e. Elle se fait dans une relation. Elle nécessite un cadre, une présence attentive, un ajustement constant. Il ne s’agit pas de recoller des morceaux, mais de composer une nouvelle forme, singulière, vivante, parfois inattendue.
À l’issue de ce processus, rien n’est effacé. Mais quelque chose peut se transformer : la manière d'être au monde, de se relier aux autres, de porter ce qui a été traversé. Et parfois, de cette réparation lente et délicate, émerge une forme plus ajustée, plus souple, plus habitée — profondément unique.
Photo: petit vase réparé selon le kintsugi traditionnel japonais provenant de chez https://www.yuekina-kintsugi.art/
Photo: petit vase réparé selon le kintsugi traditionnel japonais provenant de chez https://www.yuekina-kintsugi.art/
(1) PERLS, F.S., HEFFERLINE, R.E., GOODMAN, P. (1951) Gestalt-thérapie, nouveauté, excitation et développement, L’Exprimerie, 2ème édition 2022
(2) ROBINE Jean-Marie (2016) Le self, artiste du contact dans Self, une polyphonie de gestalt-thérapeutes contemporains, L’Exprimerie, 2016, pages 227- 243
(1) PERLS, F.S., HEFFERLINE, R.E., GOODMAN, P. (1951) Gestalt-thérapie, nouveauté, excitation et développement, L’Exprimerie, 2ème édition 2022
(2) ROBINE Jean-Marie (2016) Le self, artiste du contact dans Self, une polyphonie de gestalt-thérapeutes contemporains, L’Exprimerie, 2016, pages 227- 243
(1) PERLS, F.S., HEFFERLINE, R.E., GOODMAN, P. (1951) Gestalt-thérapie, nouveauté, excitation et développement, L’Exprimerie, 2ème édition 2022
(2) ROBINE Jean-Marie (2016) Le self, artiste du contact dans Self, une polyphonie de gestalt-thérapeutes contemporains, L’Exprimerie, 2016, pages 227- 243
